La Global Water Initiative (GWI) était un programme de recherche-action et de plaidoyer qui a pris place de 2008 à 2017. Le projet est maintenant clos. Ce site n'est plus mis à jour, mais l’ensemble de ses ressources restent accessibles jusqu'au 1er octobre 2020, date à laquelle il sera également fermé. Après cette date, des informations sur le projet et les principales publications de GWI resteront disponibles sur le site internet de l'IIED et dans sa section Publications.

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La CEDEAO et les barrages : une nouvelle directive pour changer les pratiques

Portrait de Jerome Koundouno
Jerome Koundouno

Peut-on construire un bon barrage ? Jérôme Koundouno donne son point de vue sur un nouveau texte régional qui pourrait bien atteindre son objectif : des grands barrages qui permettent le développement national tout en respectant l’environnement et en apportant des bénéfices à tous. 

Construction du barrage de Kaléta, Guinée, Mars 2015 (Photo : Jamie Skinner / GWI Afrique de l'Ouest / IIED)

Les grands barrages sont au cœur de controverses depuis des décennies, alimentant un débat permanent entre pour et contre dans le monde entier. S’ils peuvent fournir de l'électricité et sécuriser les productions agricoles et l'approvisionnement en eau, ils peuvent aussi nuire aux écosystèmes et déplacer un grand nombre de personnes.

En 2009, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a initié un dialogue de fond au niveau régional, visant à améliorer la manière dont les projets d’infrastructure hydraulique à grande échelle sont mis en œuvre en Afrique de l’Ouest.

En juin dernier, ce travail d’ampleur a porté ses fruits avec l’adoption par les ministres statutaires de la CEDEAO d’une directive en la matière. Ce texte communautaire pourrait constituer un grand pas en avant pour faire en sorte que les pays d'Afrique de l'Ouest placent sur le même plan les considérations économiques, écologiques et sociales lors de la mise en œuvre de grands projets de barrages. Un texte de plus ? Les sceptiques pourront le penser, mais ce n’est pas mon cas.

À travers mon travail à l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), notamment pour appuyer les activités de communication et la participation de la société civile dans ce dialogue de la CEDEAO, j'ai suivi de près le processus menant à l'adoption de cette directive longtemps attendue. 

À la recherche de la durabilité

Les objectifs de développement durable (ODD) nous rappellent la nécessité pour les projets de grands barrages de trouver un équilibre entre progrès socio-économiques (pour tous) et protection de l’environnement.

Mais l’expérience ouest africaine, avec au moins 150 grands barrages construits principalement dans les bassins des fleuves Niger, Sénégal, Volta et Gambie, présente des résultats mitigés.

Les rendements économiques (quand les évaluations existent) sont généralement bons en termes de rendements énergétiques, mais en-deça des attentes sur le volet agricole. Par ailleurs, les effets néfastes sur l’environnement et les sociétés locales interpellent.

Cependant, les discours politiques rappellent que les objectifs de développement des États justifient, à défaut d’alternatives plus performantes identifiées, les lourds investissements dans ces infrastructures. Et les bailleurs de fonds (multilatéraux, bilatéraux ou privés) répondent présents.  

Les défis à venir

L’enjeu est donc de trouver un compromis entre amélioration de la rentabilité économique des barrages, réduction des impacts environnementaux négatifs et accompagnement social.  

La directive de la CEDEAO doit permettre d’obtenir ces changements à travers des mesures concrètes, telles que :

  • La recherche d’options alternatives au projet qui conduiraient aux mêmes objectifs de production, tout en minimisant les déplacements de population ;
  • Le partage des bénéfices avec les communautés locales affectées (comme l’explique notre animation) ;
  • La généralisation des évaluations environnementales stratégiques, et leur harmonisation au niveau sectoriel (hydroélectricité, énergie, irrigation, etc.) ou régional (par bassin).

Une concertation transfrontalière nécessaire

L’expérience montre qu’un pays qui souhaite construire un barrage le construira. Avec ou sans partenaires extérieurs, avec ou sans conditionnalités environnementales et sociales imposées par des bailleurs de fonds ou recommandées par des organismes de bassin.

C’est ce qu’on constate avec certains financements chinois préférés aux procédures longues et exigeantes de la Banque Mondiale, par exemple.

De meilleurs cadres institutionnels sont nécessaires pour ces mégaprojets, qui ont pour la plupart un caractère transfrontalier. C’est là tout l’intérêt de l’engagement d’une organisation d’intégration régionale comme la CEDEAO.

Mais comment assurer l’opérationnalisation ?

Les États devront transposer cette directive dans leur législation, en principe dans un délai de trois ans – pour cela, le Centre de coordination des ressources en eau (CCRE) de la CEDEAO a justement prévu de démarrer dès cette année un appui aux pays dans ce sens. Et s’ils ne le font pas ? Je ne sais pas exactement. Mais dans tous les cas, les éventuelles faiblesses ou absence d’un système de contrôle et de sanctions au niveau de la CEDEAO ne justifieraient pas de ne rien faire dès aujourd’hui pour promouvoir l’application de cette directive.

La puissance de ce texte réside dans son appropriation par toutes les parties prenantes, y compris la société civile qui a contribué à son élaboration au même titre que les pays et les organismes de bassin. Et la réalisation d’actions de vulgarisation et de diffusion sera cruciale à cet égard, pour s’assurer que cette politique de référence, conçue pour valoriser les bonnes pratiques, changer les comportements, alimenter les plaidoyers, réaliser des suivis sur le terrain, etc., soit bien comprise et in fine mise en œuvre.

 « On est ensemble »

J’ai eu la chance de suivre tout le processus de ce dialogue régional sur les barrages depuis 2009 et de rencontrer tout type d’acteurs (société civile, experts, organismes de bassin, ministres, bailleurs, etc.). Croyez-moi, la volonté de mieux faire est là !  

Il y a et il y aura des contraintes, souvent d’ordre politique et économique, mais les obstacles sont faits pour être franchis. Le potentiel de changement est immense, même si cela doit se faire sur une longue durée. L’apprentissage et la volonté politique dans les différentes sphères de pouvoir et de décision, au niveau des pays, des organismes de bassin et des bailleurs de fonds, seront la clé.

La directive de la CEDEAO insiste justement sur le rôle des acteurs dans le développement des infrastructures hydrauliques (chapitre 4). À Ouagadougou, où est basé le CCRE, on entend souvent l’expression « On est ensemble ».  À défaut de bons barrages, je crois bien qu’on peut déjà, ensemble, en construire de meilleurs.

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Jérôme Koundouno (jerome.koundouno@iucn.org) est coordinateur régional de GWI Afrique de l’Ouest, mise en œuvre par IIED et l’UICN