La Global Water Initiative (GWI) était un programme de recherche-action et de plaidoyer qui a pris place de 2008 à 2017. Le projet est maintenant clos. Ce site n'est plus mis à jour, mais l’ensemble de ses ressources restent accessibles jusqu'au 1er octobre 2020, date à laquelle il sera également fermé. Après cette date, des informations sur le projet et les principales publications de GWI resteront disponibles sur le site internet de l'IIED et dans sa section Publications.

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Les femmes paient le prix fort des grands barrages

Portrait de Jamie Skinner
Jamie Skinner

Le déplacement de communautés pour faire place aux grands barrages en Afrique de l'Ouest a des impacts différents sur les hommes et les femmes. Dans ce blog, nous examinons des exemples de comment les moyens de subsistance des femmes ont été touchées par des barrages au Ghana et au Niger.

Les femmes, comme cette agricultrice d’un village de Guinée que l’on voit ici exercer son activité génératrice de revenus, sont souvent lésées lorsque des communautés locales sont réinstallées à cause des grands barrages (Photo : Mike Goldwater/GWI Afrique de l'Ouest)

Les femmes, comme cette agricultrice d’un village de Guinée que l’on voit ici exercer son activité génératrice de revenus, sont souvent lésées lorsque des communautés locales sont réinstallées à cause des grands barrages (Photo : Mike Goldwater/GWI Afrique de l'Ouest)

Les grands barrages déplacent des milliers de personnes en Afrique de l’Ouest dans des sociétés où les femmes, par tradition, ont peu de droits formels « modernes » ou coutumiers sur les ressources naturelles dont elles dépendent.

Plus de 15 ans après que la Commission mondiale des barrages a reconnu que les femmes souffraient de manière disproportionnée en cas de réinstallation, des entretiens avec des femmes au Ghana et au Niger révèlent qu’elles continuent de supporter une part inégale du fardeau – et ce sont les communautés entières qui y perdent.   

Lorsque ces communautés sont déplacées pour céder la place aux infrastructures, elles sont réinstallées dans de nouvelles maisons et reçoivent des champs de substitution. Mais la façon dont les processus de compensation juridique prennent en compte les droits coutumiers fait que les femmes sont souvent lésées et ne reçoivent pas d’indemnisation pour perte de sources de revenu ou perdent le contrôle des finances du foyer.

Cela peut se répercuter sur la communauté car les enfants peuvent finir par manquer l’école et les familles peuvent être confrontées à des pénuries alimentaires.

Des rôles différents et des sources de revenu distinctes

Les femmes et les hommes des ménages ruraux d’Afrique de l’Ouest jouent traditionnellement des rôles spécifiques au sein du foyer. Ce sont généralement les hommes qui contrôlent l’accès à la terre et se concentrent sur les denrées de base (patates douces, millet, sorgho, riz, etc.). Les femmes, quant à elles, peuvent participer à la culture de céréales (le riz, par exemple) tout en s’occupant d’autres cultures, y compris les arachides, les graines de melon, le gombo, le sésame ou les piments.

Elles tissent des paniers ou des nattes, élèvent des volailles et du petit bétail et/ou tiennent un stand sur le marché. Elles sont aussi en grande partie chargées de la collecte de bois et de la corvée d’eau.

Dans beaucoup de sociétés traditionnelles, le revenu des femmes couvre généralement les besoins des enfants et les nécessités quotidiennes du ménage (savon, eau, médicaments, etc.) outre le fait qu’elles doivent aussi soutenir leur propre activité commerciale. Chaque ménage gère généralement deux « cagnottes » ou sources de revenu distinctes (PDF – en anglais) – l’une contrôlée par les femmes et l’autre par les hommes.

Relocaliser les ressources

Quelque 9.000 personnes ont déjà été réinstallées pour céder la place à deux grands barrages au Niger et au Ghana.  

La Commission mondiale des barrages a recommandé que les projets de barrage promeuvent la participation des femmes et attachent davantage d’importance à la parité hommes-femmes dans les processus de réinstallation. Pourtant, 15 ans plus tard, il s’avère difficile de mettre ces recommandations en pratique.

Tout d’abord, lorsque des ménages sont délocalisés, le processus d’indemnisation est généralement organisé « par ménage » et, sur le papier, c’est l’homme qui est le bénéficiaire officiel de l’indemnisation. Dans certains cas, ils ont pris l’argent et ont mis les voiles, laissant leur famille sans le moindre sou, ou ont utilisé l’indemnisation pour « financer » l’accueil d’une nouvelle femme.

Deuxièmement, la relocalisation physique perturbe les moyens d’existence des femmes (PDF – en anglais) car elles finissent par perdre l’accès aux ressources dont elles dépendaient, qu’il s’agisse de pâturages, de produits forestiers non ligneux ou de graminées pour des produits artisanaux.

Lorsque la perte de terres donne effectivement lieu à une compensation foncière, les chefs (masculins) de ménage peuvent recevoir de nouvelles parcelles avec un titre, mais les femmes sont alors court-circuitées.

Perte de revenu au Ghana

Les femmes réinstallées pour la réalisation du barrage de Bui au Ghana ont déclaré qu’elles avaient perdu le revenu de la collecte et de la vente de fruits, les recettes des récoltes de leurs champs et de la transformation de produits piscicoles (elles sont désormais à plus de six kilomètres du nouveau réservoir). Les projets du gouvernement faisant état d’un programme de soutien aux moyens d’existence n’ont pas été mis en œuvre et l’accès au foncier n’a pas été sécurisé.

« Cela fait quatre ans environ que nous avons été réinstallées ici et notre indemnisation pour la perte de nos récoltes n’a toujours pas été versée. Il est difficile pour nous d’envoyer nos enfants à l’école. D’habitude, nous tirons beaucoup d’argent de la vente de noix de cajou mais tout a maintenant été détruit [inondé par le réservoir]… Même acheter de quoi nous nourrir devient problématique car nous n’avons pas d’argent. Le retard apporté [à l’indemnisation] est trop lourd à supporter. » Des femmes réinstallées à Jamah, suite à la réalisation du barrage de Bui.

Les femmes de Kandadji

À Kandadji au Niger, où la majeure partie de la première vague d’environ 5.600 personnes (sur un total de 38.000) a été relocalisée, l’installation de l’adduction d’eau potable a tardé pendant les deux premières années du processus de réinstallation. Les femmes devaient donc passer des heures à se procurer de l’eau auprès de camions-citernes. Des travaux sont en cours pour améliorer cette situation et alléger le fardeau de ces femmes.

Certaines femmes disent qu’elles regrettent d’avoir laissé aux hommes le soin d’enregistrer les actifs des ménages avant d’être délocalisés. C’est en effet ce qui a servi de base au programme d’indemnisation et ce n’est que maintenant qu’on réalise les conséquences.

Avant, les différents membres du ménage généraient (et contrôlaient) leur propre revenu. Mais l’indemnisation des ménages a été versée à une seule personne.  

Cette situation est accentuée par le fait que les jardins maraîchers qui avait été promis aux femmes n’ont toujours pas été aménagés, alors que les hommes ont accès à des parcelles rizicoles. Dans une des zones de réinstallation, les femmes ne peuvent plus collecter les graminées dont elles ont besoin pour leurs travaux de vannerie. La petite taille des parcelles de réinstallation fait qu’elles sont peu adaptées à l’élevage du petit bétail ou à la gestion d’une entreprise à domicile. Cela perturbe l’équilibre au sein du ménage.

Les femmes s’inquiètent également au sujet du logement de leurs enfants lorsqu’ils se marient, puisqu’elles ont moins de place.

Opportunités et obstacles

Certaines mesures ont connu plus de succès. À Kandadji, un programme visant à offrir des opportunités aux femmes pour vendre du lait pourrait avoir du potentiel à long terme si le projet peut contribuer à maintenir des moyens de subsistance tout au long de la période de transition.

Certains des défis auxquels sont confrontées les femmes découlent de la conception du projet, alors que d’autres naissent de l’accès aux ressources ou aux finances négocié par les hommes. À Kandadji, la Banque africaine de développement a proposé que les hommes et les femmes ouvrent des comptes bancaires séparés pour recevoir l’indemnisation, mais cette approche a été rejetée en assemblée communautaire.

Comme c’est le cas pour beaucoup de projets de développement, le danger réside dans les détails. Si tous les documents de projet que nous avons examinés font référence à l’importance des questions liées aux femmes, il est clair que cela ne suffit pas pour obtenir les résultats souhaités.

La directive proposée par la CEDEAO concernant les grandes infrastructures hydrauliques, qui devrait être adoptée plus tard dans l’année, souligne le besoin de tenir compte des femmes lors de l’élaboration de nouveaux projets et cela pourrait stimuler des approches pratiques pour faire de l’équité une réalité sur le terrain pour les femmes.

Dans le même temps, la transformation du contexte social d’une part (logement, eau, services sociaux) et de la base de ressources d’autre part (flux de revenu pour les femmes) sur un nouveau site de réinstallation reste un défi de taille, notamment dans les sociétés où l’égalité des sexes n’est pas reconnue.

Peut-être qu’une façon d’aller de l’avant serait, pour les bailleurs de fonds, d’appuyer l’organisation d‘échanges plus directs entre des communautés qui seront affectées par la construction de barrages et ceux et celles qui ont déjà été touchés par les impacts négatifs de ces ouvrages, pour qu’ils partagent les leçons apprises avec leurs pairs avant de procéder à la relocalisation.

Jamie Skinner (jamie.skinner@iied.org) est chercheur principal au sein du Groupe des ressources naturelles à l’IIED.

Ce blog a initialement été posté sur le site web de IIED, le 8 Mars 2016